- Date et Lieu : le 27 novembre 2025 à la CCI de Morlaix
- A destination : des élus et membres des CLE, ouverts aux agents et techniciens des collectivités
Présentation : En Bretagne, la prolifération des algues vertes est un enjeu toujours d’actualité. Ce phénomène survient lorsque les eaux marines sont trop riches en nutriments, et son expression la plus visible reste l’accumulation d’algues sur le littoral. Or, cette prolifération peut représenter un danger, aussi bien pour la faune marine que pour les promeneurs ou les consommateurs de coquillages. Comprendre ce mécanisme est donc essentiel afin d’identifier des solutions pour limiter ses impacts sur l’environnement, la santé publique et la gestion des plages et des baies.
C’est dans ce contexte que l’APPCB et le SAGE Léon-Trégor ont organisé une conférence le 27 novembre 2025 à la CCI de Morlaix. Cette rencontre a réuni plusieurs experts, qui ont présenté les processus à l’origine de la pollution des eaux, les facteurs favorisant les marées vertes et les conséquences qui en découlent pour nos milieux. Un retour d’expérience consacré à la Baie de Morlaix est également venu illustrer les impacts sanitaires, environnementaux et économiques de ces phénomènes, ainsi que les solutions innovantes actuellement testées sur le territoire.
Retrouvez les vidéos des interventions sur notre chaîne APPCB
Programme de la conférence et synthèse des interventions :
- LUC AQUILINA – Hydrogéochimiste et enseignant-chercheur à l’Université de Rennes 2
L’évolution des concentrations en nitrate en Bretagne
Luc Aquilina ouvre la conférence en rappelant que la Bretagne mène, depuis plus de trente ans, des politiques de lutte contre la pollution par les nitrates. Dès 1990, avec le programme Bretagne Eau Pure, la région s’est engagée dans une trajectoire ambitieuse visant à réduire les apports d’azote vers les milieux aquatiques. Pourtant, malgré ces efforts de longue durée, la question des nitrates demeure aujourd’hui pleinement d’actualité. Son intervention s’articule autour de deux axes majeurs : l’évolution des concentrations en nitrates dans les eaux bretonnes, et la notion d’« héritage », étroitement liée au temps de résidence des eaux souterraines.
Une amélioration réelle, mais encore insuffisante
Les données de l’Observatoire de l’Environnement en Bretagne indiquent que 91 % des masses d’eau sont classées en « bon état écologique » au regard des normes européennes. Ce chiffre, en apparence rassurant, masque toutefois une réalité plus contrastée. Cette qualité dite « bonne » reste insuffisante pour résoudre durablement le problème des nitrates. Dans les années 1990, une baisse nette des concentrations est observée, portée par une prise de conscience collective, la mise en place de politiques publiques et l’évolution de certaines pratiques agricoles. Jusqu’en 2010, la tendance à la diminution est claire. En revanche, depuis une quinzaine d’années, cette dynamique s’essouffle : les concentrations se stabilisent, voire augmentent localement.
Des flux d’azote vers les baies toujours préoccupants
L’analyse devient plus préoccupante encore lorsque l’on s’intéresse non plus aux concentrations mesurées dans les rivières, mais aux flux d’azote qui atteignent les baies littorales. La baisse est alors beaucoup moins marquée, en particulier au cours des dix dernières années. Les surfaces d’échouage d’algues vertes restent élevées et sont parfois en augmentation. Le constat est sans ambiguïté : la dynamique d’amélioration marque le pas. Aujourd’hui, au mieux, la situation stagne ; au pire, elle régresse.
Le rôle clé – mais largement invisible – des eaux souterraines
Les eaux souterraines jouent un rôle central dans le fonctionnement des hydrosystèmes bretons. Elles présentent en moyenne des concentrations en nitrates plus faibles que les eaux de surface et disposent d’une capacité d’épuration plus importante. Toutefois, là aussi, la diminution observée entre 2000 et 2015 ralentit fortement depuis une dizaine d’années, en cohérence avec les tendances mesurées dans les rivières. Ces eaux souterraines contribuent de manière déterminante à l’alimentation des cours d’eau, en particulier en période estivale, lorsque les débits sont faibles. Leur évolution conditionne donc directement la qualité des eaux de surface.
L’héritage et le temps de résidence des eaux
Une question centrale traverse l’intervention de Luc Aquilina : combien de temps faut-il pour que les changements de pratiques se traduisent par des effets mesurables dans les rivières ? Les travaux menés dans le cadre du projet MORAQUI apportent des éléments de réponse. Le temps de résidence moyen des eaux souterraines est estimé entre 25 et 35 ans. Mais cette moyenne recouvre une grande diversité de situations : certaines eaux circulent rapidement, d’autres suivent des trajectoires intermédiaires, tandis qu’une part met beaucoup plus de temps à rejoindre les milieux de surface. Concrètement, environ 15 % de l’effet d’une réduction des apports d’azote est visible dès la première année, 50 % en cinq ans, 80 % en quinze ans, tandis que les 20 % restants se manifestent sur des temps beaucoup plus longs.
Une métaphore pour mieux comprendre
Pour illustrer cette dynamique, Luc Aquilina propose une comparaison parlante : celle d’une promotion touristique entre Brest et Madrid. Certains voyageurs arrivent très rapidement en avion, d’autres plus lentement en train, en voiture ou à vélo, et quelques-uns seulement à pied, longtemps après les autres. La moyenne du temps de trajet ne signifie pas qu’il ne se passe rien avant l’arrivée du dernier groupe. Il en va de même pour l’azote : les actions engagées produisent des effets rapides et différés, mais la fin de la trajectoire est lente et nécessite de la constance.
L’héritage ne peut pas tout expliquer
Si l’héritage du passé est une réalité scientifique, il ne saurait expliquer à lui seul la situation actuelle. Comme le souligne Luc Aquilina, « ce que l’on observe aujourd’hui n’est pas seulement le résultat des pratiques d’hier ». Les pratiques actuelles ont des impacts rapides, aussi bien sur les eaux de surface que sur les eaux souterraines. La stabilisation observée aujourd’hui traduit donc également un ralentissement des progrès récents.
Des territoires différents, une trajectoire commune
Les réponses des bassins versants varient selon leur géologie. Les bassins sur schistes, plus réactifs, connaissent des débits hivernaux importants et des étiages sévères, tandis que ceux sur granite réagissent plus lentement. Pourtant, à l’échelle régionale, les trajectoires observées sont remarquablement homogènes : une baisse rapide au départ, suivie d’une phase de stagnation.
Une bataille encore à mener
Cette conférence met en évidence un constat clair : les politiques publiques mises en œuvre ont produit des effets réels et mesurables, mais ces effets s’essoufflent. Loin de constituer une excuse à l’inaction, le rôle des eaux souterraines souligne au contraire l’urgence d’agir dès maintenant. Plus le renforcement des actions sera tardif, plus les bénéfices mettront du temps à se manifester.
- PHILIPPE POTIN – Chercheur en biologie marine et Directeur de recherche CNRS à la Station Biologique de Roscoff
Comprendre la biologie des algues vertes – Aperçu des travaux de la Station biologique de Roscoff et ailleurs
Un phénomène ancien mais devenu emblématique
Les marées vertes sont observées depuis plus de 50 ans sur de nombreux littoraux, notamment en Bretagne. Si elles sont aujourd’hui perçues comme un symbole de dégradation environnementale, les algues vertes elles-mêmes sont des organismes très anciens, apparus il y a environ 1,2 milliard d’années. Elles sont à l’origine de l’évolution des plantes terrestres : sans algues vertes, il n’y aurait pas de végétation continentale. Le problème ne réside donc pas dans leur existence, mais dans leur prolifération massive, devenue récurrente et durable, avec des conséquences importantes sur les écosystèmes côtiers.
Diversité et biologie des algues vertes
Les algues vertes regroupent une grande diversité d’espèces et de formes :
- algues unicellulaires,
- algues en forme de feuilles (type « laitue de mer »),
- algues tubulaires ou filamenteuses,
- espèces fixées sur l’estran ou dérivantes.
En Bretagne (Ille-et-Vilaine, baie de Morlaix), plusieurs espèces sont identifiées, notamment Ulva lacinulata, aujourd’hui reconnue comme l’espèce dominante des marées vertes, ainsi qu’Ulva australis. Leur cycle de vie est extrêmement rapide : en moins d’un mois, elles peuvent passer par des phases sexuées et asexuées, avec une capacité remarquable de multiplication. Certaines phases de reproduction se font via des cellules nageuses flagellées, capables de coloniser rapidement de nouveaux substrats.
Pourquoi une telle capacité de prolifération ?
Plusieurs facteurs expliquent le succès écologique des algues vertes :
- Disponibilité en nutriments, en particulier l’azote (nitrates), élément clé de leur croissance.
- Croissance exponentielle : leur capacité de multiplication est quasi infinie.
- Reproduction flexible, parfois sans passage par une reproduction sexuée.
- Grande capacité d’adaptation aux conditions environnementales.
- Sélection naturelle accélérée : depuis plusieurs décennies, les souches les plus performantes (croissance rapide, forte sporulation) sont favorisées.
Les recherches montrent que les ulves croissent principalement la nuit, en utilisant les réserves accumulées le jour. Cette optimisation physiologique contribue à leur compétitivité. Ainsi, même si les apports en nitrates se stabilisent, les épisodes de marées vertes pourraient s’intensifier, notamment sous l’effet du changement climatique.
Des impacts écologiques majeurs
Lorsque les algues s’échouent et se décomposent :
- Elles libèrent du sulfure d’hydrogène (H₂S), un gaz toxique,
- Elles provoquent une anoxie des sédiments,
- Elles entraînent la formation de sédiments noirs, pauvres en vie.
Cette décomposition favorise le développement de bactéries, parfois pourpres, et modifie profondément les chaînes biologiques. Certaines espèces très spécialisées, vivant en symbiose avec des bactéries utilisant le H₂S, peuvent survivre, mais la biodiversité globale diminue fortement. Les travaux scientifiques (notamment ceux de Nolwenn Quillien) montrent des changements fonctionnels majeurs des écosystèmes, y compris dans des zones sableuses auparavant riches.
Conséquences pour les activités humaines
- Baignade et santé publique : les émanations de H₂S représentent un danger.
- Conchyliculture : en baie de Morlaix, les ulves se fixent sur les huîtres (vivantes ou mortes), perturbant fortement les parcs ostréicoles.
- Conditions de travail dégradées, parfois dangereuses pour les professionnels.
Il existe quelques effets positifs ponctuels (par exemple certaines populations d’oiseaux comme les bernaches qui consomment les algues), mais ceux-ci ne compensent pas les impacts négatifs globaux.
Exemples internationaux et facteurs aggravants
Le phénomène n’est pas limité à la France :
- À Belfast, les marées vertes historiques étaient liées aux rejets d’eaux usées.
- En Chine, les marées vertes massives sont apparues après le développement de la culture du nori, qui a fourni de nouveaux supports aux algues vertes (cas emblématique des JO de Qingdao).
Pistes de réflexion et solutions explorées
Plusieurs approches sont étudiées :
- Aquaponie et restauration des zones humides, pour limiter les flux de nitrates.
- Coculture avec des algues rouges, qui peuvent :
- Limiter l’acidification,
- Améliorer le pH,
- Favoriser des bactéries bénéfiques pour la santé des huîtres,
- Réduire les agents pathogènes.
- Approches expérimentales menées en milieux confinés, afin d’éviter toute dissémination incontrôlée.
Un besoin urgent de recherche coordonnée
Malgré l’ampleur du phénomène, il existe encore un déficit de recherche ciblée sur les marées vertes. M. Potin souligne la nécessité :
- D’un groupement de recherche dédié,
- D’une meilleure compréhension génétique et écologique des algues,
- D’une approche systémique intégrant agriculture, littoral, biodiversité et climat.
Les marées vertes constituent aujourd’hui une préoccupation mondiale, à la croisée des enjeux environnementaux, économiques et sociétaux.
- JOCELYN HILIOU – Animateur du SAGE Léon-Trégor
La problématique des algues vertes en baie de Morlaix
État des lieux, impacts et perspectives sur le territoire Léon-Trégor
Cette présentation dresse un état des lieux préoccupant de la prolifération des algues vertes sur le territoire de la baie de Morlaix, en s’appuyant sur les données du SAGE Léon-Trégor et sur les retours des acteurs locaux.
Le territoire du SAGE Léon-Trégor
Le SAGE Léon-Trégor couvre un territoire de 1 100 km², comprenant environ 1 300 exploitations agricoles. Il s’agit d’un espace très majoritairement agricole, confronté à de forts enjeux environnementaux.
C’est l’un des rares territoires bretons à être concerné par deux plans de lutte contre les algues vertes : les bassins versants du Horn-Guillec et du Douron. Le SAGE, approuvé en 2019, intègre deux dispositions spécifiques dédiées aux algues vertes. Le territoire est également marqué par une activité conchylicole majeure, représentant le deuxième site de production de Bretagne nord, avec une grande diversité de pratiques (élevage au sol, sur poches), ainsi que des activités de pêche professionnelle et de loisirs. Il comprend par ailleurs des zones Natura 2000, avec des enjeux forts autour des herbiers de zostères, du maërl et des oiseaux hivernants.
Une aggravation récente du phénomène
Si la présence d’algues vertes est suivie depuis plusieurs années, une accélération du phénomène est observée depuis 2015, avec une augmentation marquée depuis 2020.
À l’échelle bretonne, 18 vasières font l’objet d’un suivi, dont deux sur le territoire de Morlaix : la Penzé et la rivière de Morlaix. Les données du CEVA montrent une augmentation de 18 % des surfaces d’algues vertes échouées depuis 2018.Sur la Penzé, les surfaces concernées sont passées de 98 hectares à 121 hectares en 2021, avec une progression légèrement moins marquée que sur la rivière de Morlaix. Cette évolution a conduit au déclassement de l’état écologique de la Penzé et de la rivière de Morlaix, passé de « moyen » à « médiocre » pour l’indicateur algues vertes.
Origines et flux de nutriments
L’analyse des flux montre une diminution globale des apports depuis les années 2000, mais des contributions toujours significatives. Les principaux cours d’eau contributeurs restent la Penzé et le Dossen, sans pour autant négliger le rôle des petits cours d’eau, comme le Frout. Les stations d’épuration représentent environ 13 tonnes d’azote par an, pour 11 à 12 tonnes de phosphore, tandis que les apports liés aux réseaux sont jugés anecdotiques. Malgré les efforts engagés, la situation actuelle est jugée inquiétante, en particulier au regard des usages et de la biodiversité.
Impacts sur les activités et la santé
Les ostréiculteurs ont lancé une première alerte en 2023. Ils font face à une double problématique :
- La présence d’ulves sur les élevages au sol, dès avril-mai et jusqu’à la fin de l’année ;
- Le développement d’entéromorphes filamenteuses sur les poches, dès le mois de mars.
Pour limiter l’impact, les professionnels sont contraints de herser ou retourner les poches, voire d’arracher les algues pour les relarguer en mer. Les conséquences sont à la fois économiques, écologiques et sanitaires. La pêche à pied est également touchée. Des pêcheurs ont rapporté des symptômes physiques (maux de tête, douleurs à la nuque) après le ratissage des vasières, liés à l’exposition au sulfure d’hydrogène (H₂S) dégagé par la décomposition des algues.
Risques pour la biodiversité
La prolifération des algues vertes constitue une menace croissante pour les écosystèmes :
- Régression des herbiers de zostères,
- Perturbation des marais salés,
- Impacts sur les oiseaux hivernants,
- Concurrence avec le phytoplancton pour l’accès à la lumière, entraînant une baisse de la production primaire.
Actions engagées et limites rencontrées
Plusieurs actions ont été menées pour mieux comprendre et suivre le phénomène :
- Survols par drone (7 campagnes) pour analyser l’évolution saisonnière des échouages, en complément du suivi historique du CEVA ;
- Mesures de H₂S réalisées début juillet 2025 sur cinq sites, révélant des concentrations atteignant le seuil maximal mesurable des capteurs (99,9 ppm), notamment à proximité de sédiments en putréfaction ;
- Expérimentation du projet Azolae (mai 2025), visant à pomper les algues en mer à l’aide d’un petit bateau, avec des résultats jugés peu probants en raison des contraintes de marée, de navigation et du faible rendement.
Par ailleurs, les demandes d’intégration du territoire aux plans de lutte contre les algues vertes ont reçu une réponse négative des services de l’Etat, et les évaluations d’incidences Natura 2000 liées aux bassins versants sont toujours en attente de retour.
Quelles perspectives ?
Plusieurs pistes sont envisagées pour la suite :
- La mise en place d’une coordination locale renforcée, via un comité de suivi à valider en Commission Locale de l’Eau (CLE) ;
- Le partage des contraintes et des responsabilités entre l’ensemble des acteurs du territoire ;
- L’étude de filières de stockage et de gestion des algues, sous réserve de financements ;
- La poursuite des études et du suivi scientifique, afin de mieux comprendre les mécanismes en jeu et d’adapter les réponses.

